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samedi 6 août 2011

Rashomon : Elementaire, mon cher Rashomon


« Mène l'enquête, petit », c'est un peu ce qu'on nous largue (ou nargue) à l'oreille quand on débarque dans ce capharnaüm de fantoches. En eaux troubles on navigue, avec à perte de vue des faux-semblants, des « illusions » comme nous dirait l'autre, et des fausses pistes jusqu'aux ¾. Car le reste du chemin est plus facile à faire, moins tortueux et plus propice à la glissade.

Tiré d'une nouvelle d'un fameux écrivain nippon du nom de Ryunosuke (merci Google) qui s'est donné la joie d'écrire « Dans le fourré » avant de se donner la mort, Rashomon reprend tout en faisant référence au film de Kurosawa éponyme.

L'esprit asiatique est bien là, guindé dans un format à mi-parcours entre la BD et le manga, parcouru de traits raides et fripés comme les stigmates du temps laissés sur le pauvre visage de la sorcière croisée au détour d'une case de trop. Le noir et blanc est maître, la cisaille du crayon est fuyante mais ferme sur ses appuis revêches, et certaines pages sont tellement admirables qu'elles inspirent le frisson de l'estampe. L'équilibre est clair et délimité entre un coup de crayon épais et appuyé et un niveau de détails assez raisonnable pour ne pas noyer l'action. Il en va de même pour la gestion des effets de ténèbres contrastant avec la lumière, savamment dosés pour mettre au premier plan le bourlingueur ouvrier de malheur. Les corbeaux sont bien noirs, macabres et grimaçants de feu leur tempérance de zélotes, et là est l'essentiel.

Car on s'attache à ce pouilleux mal attifé, évadé de la ruine et du péril pour connaître la célébrité dans les pages des faits divers. Viol, vol, meurtres, Takeshiro est à sa mesure un poète de renom, gentleman sauvage et indomptable pour certains, aussi fieffé menteur et veule, premier homme à abattre pour d'autres. Nonobstant, c'est à schématiser qu'on en perd l'esprit de cette BD taillée au burin dans le marbre désargenté.

Puisqu'il en est ainsi, des choix s'ouvrent à toi. Fais-toi juge d'une affaire qui a tout d'un «problème insoluble». Truand, Manthe religieuse ou Hara-Kiri, à toi de choisir la voie d'un livre dont tu es le héros.

8/10

vendredi 22 avril 2011

C'est la culture qu'on assassine : Mauvaise foi de bon goût ?

Tirés de son blog, ces articles pamphlétaires, souvent rédigés avec l'accent à chaud d'un coup de sang, interrogent pour commencer la légitimité d'un ouvrage, qui fait passer le petit billet de blog intimiste à la postérité et aux feux de la rampe.

Toutefois, on apprécie ce côté « picorage », qui permet de flâner à droite à gauche pour faire son menu quotidien, sans se lasser ni perdre le fil de notre lecture. A l'ère du numérique et de l'attention sans cesse sollicitée, importer des billets de blog dans un bouquin indexé à la lettre n'est finalement pas anachronique.


Apolitique, crachant sur la droite comme sur la gauche, Pierre Jourde est l'emblême du type luttant seul contre tous. A tel point qu'il peut être perçu comme dangereux, quand sa diatribe s'attache à démonter l'admission bien-pensante du « respect » universel, bienvenue mais traitée maladroitement, avec le flegme « bourre-pif » souligné par Garcin. Jourde rue dans les brancards, démantèle à tout va, et le fait avec un mauvais esprit qui flatte nos instincts belliqueux les plus bas. A ce titre, sa fronde contre les mi-figue mi-raisin Inrocks est jouissive, entre autres aspects critiquables de notre société qu'on s'est pour la plupart résignés à remettre en cause ou même remarquer. Et ce n'est pas pour me déplaire !


…Jusqu'à ce que les tares se fassent trop présentes, envahissantes même. D'une part, ce n'est pas peu dire que PJ se répète, voire radote, car après tout, les problèmes sociaux, politiques et culturelles restent toujours les mêmes lorsqu'ils sont irresponsablement confiés aux mains des politiques.

D'autre part, l'écrivain blogueur défend sa rébellion novatrice, et non pas réac', mot qu'il a en horreur. Un exemple : sa critique de l'ortho déliquescente est ponctuée d'une auto-défense avec laquelle il garde son texte d'être exempt de coquilles, qui sont en effet bel et bien là, et se comptent sur les doigts de plusieurs mains.

Un autre élément qui chagrine : Alors qu'il récuse le copinage, il en fait lui-même montre avec une sympathique préface de Jérôme Garcin du fameux Masque et la Plume de France Inter... Allez comprendre...


Comme les articles se lisent avec facilité, Jourde s'empresse de descendre, symétriquement, avec facilité. En tapant sur les supporters de foot, les illettrés, il ne prend pas trop de risque en attaquant un public qui ne le lira probablement pas (ohlala quel raccourci odieux !). Un peu sournoisement, savoir que le public ne lui en tiendra pas rigueur ne l'interdit pas pour autant de leur taper sur le nez avec le distingué de sa prose relevée. Seulement, on tombe vite dans les clichés et la rébellion de comptoir, entre son coup de gueule contre le journalisme télévisuel qui fait du « sensationnel », ou la bêtise des gens qui ne lisent pas mais consomment du Lévy ou du Musso. En se mettant dans cette position aigre-douce de l'amuseur, l'arroseur installe le lecteur dans une complaisance fort confortable mais tombe par la même occasion dans le piège de se faire arroser par une forme altérée de démagogie.


Mais ce qui est le plus désagréable, ce n'est pas tout ce que j'ai cité avant, c'est que Jourde est horriblement sympathique tout autant qu'horripilant. Du haut de sa chaire, il refuse toute institutionnalisation de son image. Pourtant, sa fausse modestie se dérobe vite sous son désir de faire valoir et reluire sa supériorité littéraire, intellectuelle et sociale. Taillant les première année de lettres (ça fait mal à mon peu d'amour propre...), les écrivaillons de tête de gondole (pourquoi pas), il donne le curieux sentiment d'être notre meilleur ami tout en se foutant royalement de notre gueule. Après ça, on adhère ou pas à ce qui ressemble, dans un style « autoritaire », à une forme de pensée totalisante, ayant un avis tranché de partout et sur tout. Un demi-dieu ? Peut-être bien. Mais en se refusant au pédantisme forcé et irréversible, il n'élimine pas pour autant l'envie irrépressible de le prendre pour un énième produit (ou succédané ?) à peine plus ouvert et tolérant de l'intelligentsia universitaire.

Et puis ce n'est pas que je suis savant de tout (ah tiens... je fais du Jourde), mais ses sujets d'occupation sont auto-centrés, refermés sur lui-même et son savoir cultivés depuis des siècles et des siècles (amen). Parce qu'après tout, tout ce qu'il dépeint sur la littérature en marge est valable aussi pour la musique, mais ce sont toujours les mêmes préoccupations casées dans le giron universitaire qui reviennent encore et encore. A force de taillader l'effet spectaculaire, la phrase du beau pyrotechnique, il finit par s'exclure lui-même du panthéon des bons auteurs, du fait même de la concision de ses bons mots et de l'effet d'esclandre suscité par certains des termes employés.

Alors, encore une fois (ah je radote... Jourde s'empare de moi), je ne suis moi-même pas tout à fait même de me faire critique de quoi que ce soit, et je dois bien avouer que je ne suis rien, en termes de nom et en termes de galons, mais mon avis m'importe, c'est déjà ça, en bon soldat de plomb du narcissisme que je suis... Et puis, comme je le fais avec Jourde, on trouvera toujours à redire sur moi, et ainsi de suite. Ca taillera pour vendre du papier et de l'attention et se donner l'impression d'exister quelque-part sur le net, ou d'occuper une place particulière (pas exposée mais élitiste) dans les librairies.


En bout de course, comme la quatrième de couverture le laissait présumer, Jourde décoche des poings et donne conséquemment l'envie d'en distribuer. Sa garde est friable, aléatoire. Quand il ne se défend pas d'être lui aussi exposé aux reproches, il rue aveuglément dans les côtes de son adversaire en piétinant toute démonstration de sympathie à son encontre.

Bien qu'à le lire, l'impression est forte que son pronostic vital est plutôt engagé, j'ai l'intuition qu'il est quasi-vital d'y jeter un oeil pour croiser le fer autant que les idées, tout autant que pour se faire une idée d'un point de vue en contre-pied qui force quand même la sympathie. Une mauvaise foi de bon goût, dira-t-on... Alors, mi-poivre mi-sel, j'apprécie ce bouquin pour sa valeur ajoutée en informations capitales, mais excusez encore, je ne peux me résoudre à l'adorer, ni même l'aimer comme il se doit, car après tout je n'ai pas de style, et je ne devrais donc même pas m'exprimer, ne faisant preuve d'aucun travail sur mes gribouillis...

samedi 22 janvier 2011

La ferme des animaux : "Fermez-la !"

La ferme des animaux est un pamphlet polissé conçu pour réfuter toute prise de pouvoir par la force au nom du peuple. C'est une satire à peine exagérée du régime communiste antidémocratique qui a pu sévir en URSS ou ailleurs. Au-delà de ça, c'est toute forme de tyrannie, exercée au nom du bien commun, qui est remise au centre des préoccupations. Cet examen des manipulations du règne animal exercées par les forts sur les faibles démontre que l'état de droit cède implacablement à la pression de révolutionnaires, et autres « libérateurs » de l'oppression, trop rapidement érigés en chefs, puis en despotes. Mais la métaphore de l'état de nature confiné dans cette jungle autogérée, véritable microcosme sociétal, est avant tout formulée pour interroger le lecteur sur son rôle de citoyen dans la nomenclature politique contemporaine. Alors bien évidemment, le réquisitoire évoque autant les classiques comme 1984 du même auteur, que de manière moins flagrante le Farheneit 451 de Bradbury. Le cochon en chef, « Napoléon » dans la version française, éructe ses règles iniques sous la houlette d'une toute-puissance illégitime. En découle une manipulation des concepts qui entraîne leur négation. Qui devient légion sous le joug du révisionnisme de cette pseudo-démocratie dictatoriale. En fait, le court roman d'Orwell est un peu comme un bon cours d'Histoire politique trouble dispensé par un bon prof : une leçon édifiante pour l'avenir tout comme un devoir de mémoire. De là à ce que le prof soit aussi magicien pour transformer cette fable en un bon bouquin... Ca se discute.

vendredi 31 décembre 2010

NOISE : Du tapage pour peu de verbiage.

Tout d'abord : ne pas se fier à la couverture on ne peut mieux répulsive. A l'intérieur, la noirceur ambiante et la saturation de traits noirs appuyés font que Noise tape dans l'oeil dès la première page feuilletée ; alors que le pingre Blame présent en fin de manga est plus convenu, autrement dit plus fidèle aux canons du manga. Il est d'ailleurs nécessaire d'être familier de la mythologie établie dans Blame "version longue" pour comprendre le cheminement de ce manga peu loquace.

Et puisqu'il faut aborder le scénario, je soupçonne fortement l'auteur de ne pas en avoir. Je l'accuse même d'avoir pensé le design de ses créatures avant la trame du présent manga ; faisant de l'histoire un prétexte à l'étalage de tout son imaginaire le plus tordu. Ce qui me conduit à penser que les bande-dessinées bénéficient en règle générale de la collaboration d'un dessinateur et d'un scénariste pour une bonne raison... Mais trêve de mauvaise langue, les décors et les monstres qui les peuplent sont imposants, autant influencés par la dark-fantasy que par les artworks d'H.R. Giger. C'est d'ailleurs une des composantes majeures d'une autre oeuvre de Nihei : Abara.

Dans ce qui suit, je ne fais référence qu'au Blame! qui est le « premier travail professionnel de Tsutomu Nihei » présent en annexe de Noise.

Au premier jet d'oeil, Blame semble être une première ébauche, le travail d'un étudiant timide qui n'ose pas encore affirmer son coup de crayon. Et par la suite, on valide cette mauvaise impression en se heurtant à des problèmes fondamentalement cruciaux. Il est indéniable qu'on prend du plaisir à parcourir ces vignettes, mais en toute impartialité il faut s'avouer que ces quelques vingt pages restent très anecdotiques en dehors des sentiers graphiques. Et parlons-en, justement, de ces dehors aguicheurs dont la qualité évolue à mesure que les cases défilent. Etrange, comme si la patte du dessinateur prenait du corps avec le temps, pour crayonner la nuit abrasive autour du joli minois tout-nippon dont seul le brun corbeau dépareille avec la figure innocente du Raiden de MGS2. On n'a donc pas la quantité, et on n'a pas non plus la qualité scénaristique ; car le déroulement de l'histoire demeure bien obscur aux profanes qui ne perçoivent qu'un assemblage sans queue ni tête. Dommage, car les autres oeuvres de Tsutomu Nihei donnent vraiment envie de l'aimer.

mardi 7 décembre 2010

La ligne de sang : Du polar prosaïque aux Rivières pourpres.

Une intrigue aux relents de stéréotypes happée par le creux de la vague situé en plein coeur. Submergeant l'attention du lecteur, le roman plonge progressivement vers une intrigue sentimentale aux allures de réchauffé, avant de revenir en grande pompe avec une tempête de fantastique totalement inopinée autour des dernières pages. Habité par un style sans emphase, la plume se veut avant tout accessible sans oublier d'être élégante. Les détails offerts sur la ville de Lyon, où se déroule l'action, permettent de renouveler l'intérêt pour l'enquête. Du vieux Lyon à la Croix Rousse en passant par l'ENSSIB, le roman revêt un caractère particulier si l'on est familier de cet univers. En définitive plaisant mais pas extraordinaire, ce polar occulte occupe si bien l'esprit qu'il réussit l'exploit de tourmenter au-delà de sa lecture. Une réussite de plus pour un auteur qui n'a plus besoin de faire ses preuves.

mercredi 25 août 2010

Les particules élémentaires (Houellebecq)

Livre de l'été, long-seller en poche pour plaisir maximisé. Max et les maximonstres dans un jardin public se désinnhibent nonchalamment pour laisser libre-cours à leurs pensées les plus incestueuses. Entre frères et soeurs, les personnages de Michel Houellebecq forniquent joyeusement dans un parterre défraîchi par les restes fumants d'une civilisation effondrée. Grand nostalgique dans l'âme, l'auteur se fait passeur d'un rejet du soixante-huitardisme et de son irresponsabilité globale.

Bruno et Michel sont deux frères : jusque-là, rien d'anormal. Seulement, tous deux ont deux destins bien différents puisqu'ils sont nés de deux pères bien distincts. Le premier obèse, brimé et frustré, le deuxième aimé, doué mais finalement rattrapé par la vie ; les deux forment un couple en contraste réciproque qui permet à chacun de verser un peu de sa personnalité sur l'autre pour l'inspirer. De la quête du bonheur par chacun, souvent charnelle pour Bruno, et froidement intellectuelle pour Michel, naît des situations truculentes tant elles sont crues et objectives. L'objectif du narrateur est tel que l'émotion est réelle, et qu'on vit nos expériences à travers celles des deux frères. Bruno, à la fois le plus rustre et le plus « humain » des deux, en devient même attachant.

Littéralement excité que je fus, je dois l'avouer, par ces délectables mots pénétrant mes orbites pour ruisseler à travers mon cerveau et le faire tour à tour frémir et frétiller de délectation. Les mots font mouche et sonnent à l'oreille comme s'ils avaient été inventés pour le bouquin. Pas de style bien calibré et d'affection pour un registre particulier ici. Tout est fait pour surprendre le lecteur dans le sens du poil, afin de le hérisser quand il s'y attend le moins. De l'imprévu naît la jouissance, l'endorphine à son paroxysme, il est fin prêt à déguster comme il se doit ce mets d'excellence où le cynisme, l'incrédulité et un fond de tiroir pessimiste se côtoient et enfin partouzent joyeusement jusqu'à épuisement de la matière lexicale.

On en redemande !


jeudi 15 avril 2010

Les funérailles de Luce (Springer)

Les funérailles de Luce. Voici l'ordre du jour. Une petite fille qui fait l'apprentissage de la mort sous le voile agréable et salvateur du noir et blanc. Une belle bravade que ces délices doux et éthérés, aux traits fins et soyeux, tissés en toîle de maître sur l'esquisse rugueuse de la mort personnifiée en un chevelu squelettique errant à travers les rues en compagnie d'une Luce voilée. Entité bicéphale, la mort ravit les âmes en enfermant les origamis d'un souffle coupé dans une boîte précieuse à ne jamais ouvrir une fois fermée à clé. La véritable petite Luce, qui n'est pas drapée des oripeaux d'une mort qui ne pardonne pas et ne sonne qu'une fois, respire la gaieté de vivre mais doit affronter les vicissitudes d'une existence pas toujours rose pour des êtres dont l'âge fait poindre la fin de vie. C'est exactement dans ces moments, ces instants placés dans une dernière ligne droite, que les sentiments humains prennent toute leur ampleur, et que l'innocence de la petite Luce, à la fois touchée et touchante, prend une sacrée leçon d'humilité pour éprouver une soudaine maturité. Si Luce est éblouie par l'image de la mort qu'on lui projette, c'est parce qu'elle trouve cela terriblement injuste et cruel. Qu'elle vienne à point nommé sans prévenir, qu'elle cueille les âmes sans crier gare, cela constitue une réalité que la naïveté de l'intrigue, transcendée par la douceur et la sobriété du dessein, embellit en chaque vignette.

Je ne saurais que trop me répéter et me paraphraser sur une expérience qui se vit et se lit davantage qu'elle ne se raconte. A l'image de sa couverture, si on doit lever le voile sur la face sombre d'une petite fille qui goûte à la vie par le truchement de la mort, ce n'est qu'avec une curiosité timorée qui ne doit pas définitivement faire pencher la balance du côté de l'inexistant, mais doit sauvegarder une part d'enfance pour pleinement accomplir l'apprentissage de notre finitude à tous.

dimanche 11 avril 2010

Le dernier jour d'un condamné (Hugo)

Ce condamné, c'est nous. C'est personne, et en même temps tout le monde. Hugo sait saisir le lecteur par les sentiments. Il confère à cette ombre de mouroir une stature universelle autant que majestueuse. Trépidant, passionnant, exaltant, ces paroles sont pourtant l'écho d'un marasme de derniers jours vécus isolés au sein de la prison du Bicêtre, où le néant rythme les secondes qui se dénombrent comme de longues plaies dessinées dans la chair de ce meurtrier dévoré par son esprit. La réclusion, ses souvenirs, sa fille, ses actes réprimés sont outrepassés par la perspective de la potence. La guillotine comme idée fixe, monstrueuse invention dont la barbarie n'a d'égale que l'inhumanité de ces murs glaciaux auxquels se frotte le patient en proie à l'attente. Au pilori, il sera convié, à la vindicte populaire, il sera livré. Seul, il demeurera rivé sur son passé qui ne connaîtra pas de lendemain. Et pourtant, il aimerait tant se raccrocher aux dernières bribes de la vie qui s'effritent. Fuir, fuir, fuir, toujours, l'inconnu que l'on sait déjà inique, sous le Verbe d'un Hugo dont la portée est telle qu'il emporte l'adhésion de tout un chacun. C'est parce qu'il s'efface, se fait neutre devant un geôlier de passage avec lequel il fait corps que la sinistre magie d'un ineffable réel s'opère. Les âmes passent d'une rive à l'autre, successivement, non pas sans que chacune en soit consciente, et s'afflige de ce manque de considération de l'individu. Tous marchandises livrées à un sort funeste, elles sont expédiées sans attache vers un au-delà dont personne n'a décidément déféré de l'utilité profonde. Parce qu'il s'agit avant tout d'un spectacle, la superficialité est Reine, aux côtés d'un Roi qui prononce une sentence irrévocable dont une même chair, pas davantage et pas moins noble, aura à subir les affronts pour assumer la convenance des conventions. Dans un même jeu, une même place, une même scène, un même acte, une même pièce : le théâtre d'une vie entière dont le condamné n'aura guère l'occasion d'embrasser dans sa globalité tant on lui a arraché les derniers consolants espoirs d'un repos que la dignité de tout homme appelle à corps et à cris.

samedi 3 avril 2010

Maître et Serviteur (Tolstoï)

Je me devais de traiter avec ce qui a constitué une de mes nourritures. Dérivée, elle reste dans la cuvée grand sépage du petit père des poètes Tolstoï. Ici, ce n'est pas Ivan Illitch qui agonise dans l'indifférence générale, mais un maître et son serviteur qui font l'apprentissage de la vie en rencontrant la mort. Vassili Andréitch Brékhounov, le maître, et Nikita, le serviteur, sont comme on peut s'y attendre deux personnages aux destins bien distincts. L'un est omnibulé par la quête du profit et la réduction des coûts pour maximiser les bénéfices, tandis que Nikita est conditionné par sa formation paysanne : il est à l'abri de ces considérations matérielles et incarne le type récurrent du paysan exemplaire. En phase avec la nature, il accepte la vie et son destin sans même songer à y redire, et endure les vanités de son maître comme autant de manifestations de la fatalité. Manipulé, exploité, il survit par son grand coeur et n'éprouve aucune rancune.

Cette relation unilatérale, qui pille l'individualité du sous-fifre pour faire la richesse du maître, prend cependant un tournant majeur lorsque l'adversité mêle en commune mesure les nouveaux comparses. Vassili, obstiné par une acquisition qu'il craint qu'on lui ravisse, prend la tragique décision de battre à tire-d'aile vers son ultime affaire. Les intempéries, prévenants lors de leur départ, redoublent sur le chemin du retour. Plus d'échappatoire, les hésitations pour trouver leur itinéraire, déjà dépassées, cèdent à la nécessité de maintenir les corps à une température décente. La bourse ou la vie. Le maître a fait son choix, et condamne son domestique à une mort certaine s'il n'agit pas dans les plus brefs délais.

Dans un sursaut d'humanisme, et ce malgré ses pensées contradictoires, il jette dans un dernier souffle de vie toute la bonté qu'il avait économisé au cours de ses jours égoïstes. Inconsciemment, il donne la vie. Blotti contre ce qu'il considérait comme un homme d'une vulgarité sans nom, il abandonne SA vie. Mais dans les derniers instants, il comprend LA vie : alors naît le bonheur. Le vrai, celui qui dépasse les valeurs marchandes, et ne s'éprouve que dans le don de soi à autrui. La simplicité et le dénuement des dernières minutes, quand l'enveloppe charnelle prend son envol au fil du vent et rejoint les sentiments les plus nobles pour une dernière union. La compassion, la pitié, la solidarité, l'empathie, une myriade de termes nouveaux qui prennent jour en même temps que la nuit d'hiver ravit les dernières sensations du corps d'Andréitch. Une étoile du grand Nord s'éteint, ensevelie sous le blizzard, mais perdure la noblesse d'âme d'un serviteur qui achèvera de beaux jours avec le goût du sacrifice et de la reconnaissance comme ultimes présents d'un grand ami (tré)passé.


vendredi 19 mars 2010

A Rebours (Huysmans)


« Pompez tant que vous pouvez ! » semble être le mot d'ordre d'une préface réalisée par Marc Fumaroli qui n'en peut plus de glorifier son auto-establishment. A la force de ses bras et de sa témérité ascétique, il a accumulé un savoir astronomique et encyclopédique comme on n'en voit plus pour nous resservir de manière bien condensée sa science inimitable. Gonflée à la testostérone, son récital fait catalogue, sert la culture littéraire mais dévalorise le lecteur qui est littéralement écrasé sous la masse d'informations et de termes obscurs que seuls les rhétoriciens emploient pour combler un vide incarné par la présence mentale du public. Ce dernier, alors en proie à « l'ennui » et la lassitude face à tant de complaisance de l'orateur, piétine à la lecture d'un péritexte qui devrait paradoxalement lui donner goût de l'oeuvre qui va suivre. Mission échouée, puisque notre esthète ne fait rien d'autre que nous assommer, comme pour rendre hommage à L'assommoir de Zola. Alors de ce constat d'échec naît différentes questions, en vase communiquant : Suis-je trop bête ou s'agit-il du point d'orgue d'une littérature recluse sur elle-même qui ne tient tout bonnement plus rigueur de la « frivolité » du monde ?

Difficile de répondre, quand on verse soi-même dans le plagiat de cet auteur critique, qui aurait mieux fait de faire fi des normes pour se placer en postface plutôt que traiter de choses inconnues au bataillon littéraire du lecteur qui s'apprête à déguster un exemplaire du triptyque de Huysmans. Mais parce qu'on sait que l'œuvre originale n'a jamais été supplantée par sa glose, on regagne courage et on s'immerge dans la véritable préface : celle toute subjective de son auteur réalisée « vingt ans après le roman ».

A reculons, j'y reviens. Parce qu'il faut coût que coût que je traite de ce monument littéraire qui est passé par mon estomac depuis un large moment déjà. Faisandé jusqu'à la moelle, ce molosse a été muselé sans qu'il n'oppose résistance. Difficile à apprivoiser, car retors et fougueux, il ne manie pas sa nourriture avec délicatesse. Un roman aventureux, tortueux, difficile d'approche et loin d'être classique, qui ne laisse en somme aucun lecteur indifférent. Centré autour de la personnalité de Des Esseintes, ce violent pamphlet contre la société américanisée du 19ème siècle est une large ouverture au Pessimisme dans ce qu'il exprime de plus nihiliste. Close, esseulée, insulaire, l'œuvre est à l'image de son héros : maladive, maniaque, exubérante, en un mot comme en mille : Névrosée. Fragmentaire, sa composition expose des pièces interchangeables qui ne rechignent pas au catalogue lorsque les goûts de son protagoniste appellent à être communiqués. Alors les plus rébarbatifs, ces passages font partie de ceux qui ne laissent pas le souvenir impérissable d'une délectation trônant dans le commentaire acerbe d'une société décadente qui a enfanté son plus beau Monstre objecteur de conscience : Jean Des Esseintes. Véritable paria sans foi ni loi, mais suffisamment sensé pour vivre en marge de la société sans se compromettre, il vilipende la vie comme butinent les abeilles de leur dard au gré des fleurs. Aiguisé, le couperet du misanthrope est tranchant, et la prose maligne flirte avec l'excellence d'une période classique et la dépravation d'une écriture vingtiémiste. Foncièrement tourné vers l'avenir, donc, le style de Huysmans est à la fois dépouillé et ampoulé, une merveilleuse synthèse du monologue intérieur Célinien apparenté à la consistance d'une intrigue de Sarraute et enrobé par l'héritage Naturaliste et Réaliste de son époque. Véritable petite perle pour qui voudrait s'essayer au jeu des références en pagaille, A Rebours regorge de clins d'oeil et de réécriture qui comme il est de coutume pour toute grande oeuvre, appelle à la relecture « universitairement » studieuse. Pour faire court : un sacré pavé dans la mare, qui malgré les années n'a toujours pas subi l'ombre d'une érosion.


mercredi 17 mars 2010

Shutter Island (De Metter / Lehane)

On prend les mêmes et on recommence. Mais à l'envers, comme Dagobert. Cette fois, c'est à un Shutter Island esthète qu'on fait face. Le strict intermédiaire entre le roman et le cinéma : le média de la BD, lui-même paru entre le livre et le film. A rebours, j'ai donc consacré un de mes instants de plaisir à l'exploration de cette île sépulcrale où Andrew Laeddis a maquillé son malheur, en constatant sans surprises des variantes bien notables. Différences criantes qui laissent croire, sans avoir « consulté » le livre, que le film constitue bel et bien une libre adaptation, conservant l'esprit de départ, tout en y ajoutant une grandiloquence toute hollywoodienne. En effet, exit l'évocation iconique de la seconde guerre mondiale, qui s'eclipse au profit de la parole et non de la chimère cauchemardesque. Décalée l'énigme, qui reprend pour ce que j'en sais le cryptogramme du livre, et non pas l'équation simpliste du film. Par raccourcis, la liberté du film rime parfois avec facilités qui s'exerce dans l'association de scènes disparates que prend la bande-dessinée prend soin de nous (r)enseigner dans l'ordre initial, ainsi épurée de toute interpénétration scénique du film. C'est parce que l'écart informationnel entre la version cinématographique et celle du neuvième Art peut laisser pantois, que l'on ne peut que se demander pourquoi Scorcese a délibérément choisi de nous laisser à certains égards dans l'expectative. Ménager le mystère pour respecter le plus longtemps possible le dénie de « son » protagoniste semblait sans aucun doute être une de ses priorités quitte à débarquer quelques éléments de l'intrigue d'origine et par la même occasion quelques spectateurs en route.

Le rôle de l'étudiant George Noyce, pour preuve, pouvait paraître flou, succinct voire anecdotique dans le film, alors que la BD lui réserve une assise de choix que l'on imagine bien plus conforme à celle du roman - même si l'on se doute que cette oeuvre n'en restitue pas toutes les subtilités. Chouaillé, le lecteur est pris par la main, rien ne lui échappe et chaque détail, même le plus infime, est finement amené pour ménager pour occuper et relâcher son attention quand les remous de l'intrigue le permettent.

Alors que Scorcese semble avoir eu pour impératif de réaliser un condensé cohérent de l'oeuvre de Dennis Lehane, quitte à en édulcorer l'univers et réaliser quelques impasses, il a toutefois offert au spectateur une libre interprétation pourvue d'agréments que la BD omet en toute logique. Pour preuve la scène de la grotte, signant la confrontation de Teddy avec ce qu'il croit être la véritable Rachel, qui entérine sa suspicion à l'égard du personnel mais aussi et surtout de son acolyte. Dans la BD, ce n'est pas Rachel mais Noyce qui amène ce doute, couplé au discours « révisionniste » du docteur Cawley quant à la véritable existence de son partenariat avec Chuck Aule, qui n'est pour votre gouverne qu'un calembour avec le verbe anglais « to Chuckle », qui signifie « glousser », « rire ».

Pour faire court et aller à l'essentiel du média que j'ai en mains (propres), le film a amené à la BD ce qu'elle a sans conteste apporté au roman : une mise en images toute subjective que Scorcese aura pris à coeur de sublimer par le sensationnel, lorsque Christian De Metter aura sorti la carte de la modération ; marquée du sceau de la réclusion, jouée d'un intimisme profondément sombre doublé d'une épaisseur onirique désincarnée qui resplendit en chaque songe de notre Marshall ; et plus encore chaque case dont la qualité artistique est indéniable.



Shutter Island


lundi 1 mars 2010

Qui a tué l'idiot ? (Dumontheuil)

Une folie. Une douce folie pure qui essaime le chemin pavé d'embuches du joyeux drille Lucien Lurette. Acteur à la ville, citadin en repentir, il s'enfouit dans la province profonde des premières années du 20ème siècle pour s'encanailler du malin. Au visage de taré foutraque, il est imprégné en chaque habitant du village où il se terre. Pour trouver son idée, qui devra révolutionner sa carrière, il s'ancre dans ce pays où l'immoralité est érigée en vertu et où la loufoquerie incandescente n'a jamais aussi bien revêtu son sens premier. Tous tordus, par leurs tronches renfrognées et leurs moeurs plus que débridées, dépolarisées, les villageois sont coupables d'une folie qui les enserre et perpétue le mythe du Roi sage, seul à ne pas avoir goûté l'eau du puits de la folie. Déments, ils détournent les codes habituels et font de leur vie un carnaval perpétuel. Fantasques et gaillards, ils ont un caractère et une présence à réveiller les morts. Ils donnent vie à leur village et à une BD qui base toute son intrigue sur le polar, et la fameuse question liminaire : « Qui a tué l'idiot ? ».

Une bouffonnerie exquise qui offre une énorme bouffée d'air au premier degré pour l'envoyer paître en vacances dans le vert bocage. On en respire un air pur éventé par une tramontane qui fait tourner les têtes, dont celle de notre comédien. La déraison, qui devient vertu, le touche à petit pas et l'intègre définitivement dans un univers bariolé de pépites où l'enthousiasme de Dumontheuil est plus que communicatif. Ravi, le lecteur que je suis s'est fait une joie d'épier ces tronches et ces mouvements auditoires dont le rythme et leur cohorte de péripéties renvoient tout droit aux première heures glorieuses d'un « tronc commun » de la BD : Lucky Luke. Pas étonnant qu'on y fasse allusion, et que la référence explose au visage tel un soufflet qui ne retombe pas, car ces guignols boursouflés font marauder la mort, comme le fameux croquemitaine, pour contrecarrer une fois de plus les tabous d'une société (citadine) qui elle, est bien réelle.

Bien éloignés de nos univers familiers, nous jouissons sans « remordingue » de cette caricature de la Province début de siècle, qui préfigure, dans un style foutrement plus « barré » que le remarquable film de Michael Hanneke Le Ruban Blanc, les atrocités commises durant la Première guerre mondiale. Sans foi ni loi, ces rebuts excentrés et excentriques sévissent dans un irréductible village gaulois imperméable aux évidences par définition les plus sensées. De surprise en surprise, je me suis pâmé de ces êtres gonflés de vergetures, aux gouailles braillardes et au tempérament louche, qui respirent la joie de vivre et l'unité bestiale enfouie dans une marmite Cléricale qui a elle aussi depuis belle lurette perdu le script de son rôle.


Pour tout dire, je ne m'attendais vraiment pas à être un jour autant séduit par un Casterman, mais alors, selon l'adage qui veut que tout peut arriver, il faut espérer que par la même occasion il y ait un début à tout. Excellente pioche, qui réitère des envies de réveiller mes papilles grâce à l'appétit de vie que me confère ces accouplements de vignettes en folie.




lundi 22 février 2010

La mort d'Ivan Illitch (Tolstoï)

Les impératifs scolaires façonnent l'ascétisme. A c'qu'on dit... Alors on s'attelle à la tâche de parcourir avec disgrâce les méandres d'un auteur que l'on a depuis lors honteusement ignoré : Tolstoï. En s'appuyant sur une de ses nouvelles intitulée « La Mort d'Ivan Illitch » on se donne du baume au coeur pour affronter la sépulcrale tâche qui va empoisser nos frusques pour empester la mort à dix mille verstes à la ronde.

Mais enfin, on s'immerge dans ce bain fétide pour confronter nos appréhensions face à la mort vis-à-vis de la finitude de cet Ivan Illitch que tout semblait préserver de la faucheuse. Homme de loi, procureur, zélé par la vie et d'une resplendissante sociabilité, il peut tout imaginer si ce n'est quitter la Terre à l'âge de quarante-cinq ans. Cette Terre, c'est la bonhommie du campagnard Guérassime qui la lui rappelle à son bon souvenir, par l'assistance qu'il lui prête. Dans ses derniers jours, alors que son entourage le tourmente lorsque la tête lui tourne, que sa femme lui est irrascible et qu'il se déracine irrémédiablement, il se réserve quelques subreptices repères en sa mémoire et son for intérieur. S'interrogeant dès lors sur sa vie, ce qu'elle a été, bien et justement vécue, et donc s'il a fait ce qu'il aurait dû faire, il peut déjà sentir son corps l'abandonner à mesure que la douleur enfle. Insoutenable, au point de ne plus pouvoir assumer sa fonction sans y répugner, il achève ses jours alité, à l'ombre de tous.

Ivan Illitch mobilise autant des notions philosophiques que morales, en parcourant une souffrance ambiguë où le corps n'est que le succédané d'une torture psychologique consciencieusement infligée par le moribond. Luttant pour sa survie, alors que tous ses membres prennent leur départ, il est confronté à une solitude que tout homme est amené à éprouver au cours de sa vie. Bien qu'entouré, il ne peut plus éprouver qu'une profonde animosité envers ses proches, dont les discours stériles ne font montre que d'une fallacieuse compassion. A cet instant même, il ressent de lui-même, alors que ses dernières heures défilent, que l'existence se mène seul, d'un pas à l'autre, du jour au lendemain.

Le cas de conscience universel, qui met en exergue sous les yeux du lecteur des sujets tabous, permet non pas d'abonder dans le sens du misérabilisme et du pessimisme patent, mais d'opérer un déclic salvateur, prise de conscience de l'existence intime du lecteur.

Si dire cela n'est pas rendre le plus bel hommage à cette nouvelle, alors je n'ai plus qu'à me réduire au silence, tant ses qualités intrinsèques résident en sa capacité non pas de poser un cadre arbitraire où s'incrustent des scènes connues de la vie courante, mais de transcender la mise en scène d'une relation à autrui par le point de vue foncièrement subjectif d'un patient à l'agonie.

C'est donc par le fin mot de la nouvelle que débute la véritable substance de l'histoire : notre intérêt pour ce récit croît au fil des lignes à l'aune de la désespérance et de la vertigineuse chute du regretté boursicoteur et ivre de vie Ivan Illitch.



dimanche 21 février 2010

Colibri (Trouillard)

C'est tout bonnement génial. J'avais pas pris un pied pareil en lisant une BD depuis un bail. Et pourtant, je ne suis pas un amateur du genre depuis longue date, mais là c'est la baffe qui couronne mon mariage avec le dénigré genre du neuvième Art. Débordant de trouvailles, d'imagination et de singularisme, Colibri est un joyau, de ces BD que l'on a envie d'acheter les yeux fermés après les avoir contemplées sous tous les angles. Un fantastique objet de collection qui fera date dans ma mémoire. Et quand on marche au coup de coeur, on ne trouve pas le besoin de s'étendre pour soûler le lecteur de paroles imbuvables. Alors on lui laisse le soin de se renseigner sur le contenu du titre, sur ses abords et sa splendeur intrinsèque. De l'inventivité à en revendre, des conventions formelles jetées par les fenêtres : tout est dans l'art du suggéré et de la poésie. L'urgence écologique plane sur une mine de merveilles contestataires du monde dans lequel on vit et on sera amené à vivre. Violent réquisitoire taciturne contre la soumission de l'Homme à ses propres lois iniques, Guillaume Trouillard utilise le média de la BD comme il se doit pour ne pas surcharger de mots des idées qui produisent davantage d'impact par l'image.

Bref, une seule envie : y retourner.






samedi 20 février 2010

Petit Conte Léguminesque (Sannier - Richerand)


Des caractères, des types, des tronches. Des fantoches désarticulés, braillards, goguenards et émincés pour une action qui prend place en Grèce Antique, dans les colonnes de Rhôdes. Cité où il fait bon vivre, la ville connaît la perdition quand la fortune d'une chiche famille fait vaciller l'équilibre économique. Jaloux, envieux et avares s'infiltrent dans une brèche béante ouverte par un mystérieux fils de prêtre-magicien débarqué d'Egypte en compagnie de son mastodonte d'éléphant. Récoltant les fruits colossaux d'un labeur inexistant, la famille cause sa propre perte et est condamnée à ériger un colosse massif, brut mais harmonieux, pour redorer le blason de la ville et rétablir l'honneur de la famille.

Voici, dans les grandes lignes, le peach de Petit Conte Léguminesque, qui comme son nom l'indique ne s'embarrasse pas du premier degré mais s'élance tête baissée dans le ton divertissant et conventionnel de la BD passe-temps, quitte à y laisser des plumes. En effet, les écueils orthographiques endommagent dans une toute première partie le navire de guerre qui parvient toutefois à l'aide de ses vaillants moussons en herbe à colmater la fuite d'attention du lecteur pour l'embarquer de plus belle dans une aventure fluviale. Alors nous suivons le flot, terne, au trait épais mais précis, personnel et enveloppant. Loin de la rigueur impersonnelle d'un réalisme des formes ou pourrait-on dire d'une recherche de naturalisme, le graphisme est volontairement succinct pour épaissir des situations farcesques tout en aménageant une casemate solennelle logée au fin fond du noir et blanc.

On est alors séduit comme on lirait un Pierre Tombal, non pas tant pour se flatter les mirettes que pour les ressorts parodiques d'une Antiquité grecque peinte au vitriole. Et on se laisse donc voguer comme on suivrait aveuglément Ulysse pour accepter avec dérision les assauts furibonds de la fatalité. Parce que Sannier orchestre un récit dont les exigences mentales ne peuvent sauter aux yeux, le propos n'est pas de gonfler les voiles pour amasser l'Or cérébral, mais plutôt de divertir une part de nous-même pour que son instruction se fasse avec aisance.

Et alors on retombe sur nos pattes, après avoir sauté à pied joint des épaules du colosse détrôné par Jupiter, pour recevoir une leçon d'humilité et de modestie que seuls la véritable bande-dessinée et ses créateurs peuvent nous enseigner.


vendredi 19 février 2010

Wormwood : Gentleman Zombie (Ben Templesmith)

Un plaisir jaloux, intime et raccoleur, de temps en temps, quand souffle la brise de la paresse. Pas de quoi fouetter un chat par une nuit de brouillard, ou avoir honte de fréquenter la basse-BD. Le comics, ce rejeton retors, comique et vulgaire conspué par ses grand-frères, traque le lecteur dans les bas-fonds pour l'exhorter à arpenter la nuit ténébreuse en sa compagnie. Parce que Wormwood est foncièrement noir, sale et a fortiori dégueulasse, noirci jusqu'à la moelle par une adolescence attardée qui trouve son ressort dans la perversion des formes de l'imagination. Chiennes de créatures, nourries par le feu de Ben Templesmith, qui tire à vue sur un univers qui rappelle fortement Hellspawn, pour ses couleurs miroyantes qui pètent de partout tel un feu d'artifices du quatorze juillet. L'indépendance de la BD est proclamée, la Bastille est prise d'assaut pour surmonter le bon goût et le sérieux. Tous en selle, les héros de Wormwood sont un asticot, un humanoïde un brin grincheux et une donzelle humaine dont la mèche n'est pas la seule à connaître la rebellion. Voilà de quoi torcher un premier trio, plaque tournante des bermudes qui fait pivoter un récit fantastico-comique dans un univers merveilleusement empâté. Une centaine de pages de bonheur qui parcourent de long en large tous les poncifs du genre, entre le méchant s'apprêtant à gouverner le monde, l'anti-héros comique aux répliques qui font mouche, son indispensable bras droit qui l'épaule dans ses pérégrinations et plus encore...

Des choses déjà vues, donc, pour la plupart, mais tellement plaisantes à ressaisir pour la centième fois, tant le florilège est servi bouillant afin que le lecteur s'en brûle joyeusement la langue. A en saliver, quand même, de ces démons entortillés de manière à rappeler l'Alien de Giger, le colossal Minotaure échappé de la mythologie grecque ; le poulpe de Futurama (cherchez consciencieusement l'intrus qui se cache à peine), j'en passe et des meilleures... Un superbe casting élitiste pour un all-star comic à l'esthétique irréprochable qui n'a jamais autant donné envie de plonger dans les Enfers de la moitié répudiée du neuvième Art.


Les poings qui frappent fort :

  1. L'époustouflant graphisme aux couleurs qui font toute la différence : consultez les illustrations finales pour vous en convaincre

  2. L'humour omniprésent, latent ou patent : l'excellente bad-joke with portable à la fin du recueil, entre autres...

  3. La richesse et la « fertilité » du background infernal : connoté mais suffisamment varié pour être souligné.

jeudi 11 février 2010

Baudelaire ou le roman rêvé d'E.A. Poe (Tarek & Morinière)

Surprenant. Pas forcément dans le bon sens, cependant. Tout d'abord par la prédominance du nom des auteurs sur le titre de la bande-dessinée, qui laisse penser que Mosquito, l'éditeur, a davantage cherché à imposer une marque, un label, celui de « Tarek & Morinière », plutôt qu'une oeuvre originale ; le contenu est tout autant déconcertant.

Le décor, planté en noir et blanc, fait émerger la grisaille qui git dans les sombres oripeaux du crâne de Baudelaire, qui comme on le sait, héberge, planté, là, bien profond, un drapeau noir. En berne, il reflète l'esprit à la fois torturé de ce poète et la volonté en demi-teinte du graphiste de donner une identité à son oeuvre. Pari à demi-réussi, ou semi-échec, selon votre vision des choses, puisque la forme, puisque c'est elle qui nous intéresse pour le moment, patit de certaines imperfections qui troublent un peu plus l'univers noirâtre de la bande-dessinée. Je m'explique : les expressions faciales de Charles Baudelaire, par exemple (toujours affublé du sobriquet « Baudelaire »), ne sont pas toujours criantes de vérité, et s'avèrent donc parfois en inadéquation avec les propos qu'il est censé tenir simultanément. Montrant les crocs, grimaçant alors que l'assertion n'a pas lieu de le faire grimacer de cette manière, le lecteur (que je suis) serre autant les dents qu'il les fait grincer, à la vue de ces petits détails qui agaçent.

« Ces », car la patte graphique, qui mélange de façon douteuse une approche numérique du dessin, à la manière du jeu vidéo XIII (un comble quand on sait qu'il s'agit d'une adaptation de bande-dessinée), ne rend pas honneur à cet univers plaqué en niveaux de gris. Le brouillard chimérique s'estompe, malheureusement, lorsque la perfection graphique, qui ne laisse aucun trait déviant jaillir, ne peut pas davantage rester cachée derrière l'artifice évanescent de l'absence de coloration.

Ce bémol mis de côté, l'intrigue souffre, elle aussi, d'une succession de péripéties parfois maladroite, et prévisible, à la manière d'un roman policier qui prend un malin plaisir à tisser pour une énième fois les grosses ficelles du genre. Pourtant, la lecture n'est pas désagréable, le fil conducteur est maintenu malgré tout, la corde tient et on parvient sans mal au bout de ces malingres cinquante pages, qui, une fois de plus, révèlent une part d'académisme que l'on serait à même de condamner si nous étions entièrement de mauvaise foi. Car à vrai dire, il faut avouer qu'il ne faut pas bouder son plaisir, même quand la narration file les bourdes et les clichés sur la race des poètes comme des perles, au grand dam du lecteur qui réagit en son for intérieur tout en restant bercé par le maelström bouillant d'un ciel ténébreux parcourant de long en large l'animation sauvage de ces vignettes.


En résumé : sans trop vous dévoiler des ressorts de l'intrigue, je peux vous affirmer sans mal que le Baudelaire de Tarek & Morinière pêche autant par la forme que par le fond, qui lui, est, comme on le sait, foncièrement humain, et c'est bien pour cela qu'on lui accorde tout écart qualitatif.


vendredi 5 février 2010

La Promise (Tonelotto / Girel)


Fantastique. Au sens propre comme au figuré, La Promise de M. Tonelotto et S. Girel est un conte merveilleux et un merveilleux conte qui comme son nom l'indique place la Promise de chacun au centre de son propos. Sans en dire davantage, cette bande-dessinée publiée aux éditions Paquet enchante autant que la Promise charme ces ouailles mâles, dont la compagnie d'une femme, alors que trop distante, enchante au plus haut point. Lorenzo, Maurizio, Dino et leur père vivent dans une ferme une vie paisible et recluse bercée par les vendanges et les petits riens de la vie. Le premier est le plus mélancolique, accablé quotidiennement par la mort bien trop prématurée de sa mère qui a disparue alors que Dino n'avait que quelques années. Celui-ci, balancé entre une identité sexuelle masculine et féminine, a stoppé le temps là où sa mère a pris son départ. Eternel enfant, il inscrit sa personnalité en distinction de son grand-frère, Maurizio, simple, parfois rustre, mais mature et responsable. Le père, quant à lui, est le maître d'orchestre de ces trois frères qui vivent, au jour le jour, l'absence si présente de leur mère, et celle plus dissimulée de leur frère Gavino, parti très tôt, pour « le pays où l'on ne meurt pas ».

Alternant entre leur vie de famille à la ferme et la quête du pays imaginaire par Gavino et son destrier, la narration est lêchée, construite intelligemment à la manière d'un film, aménagée de manière à ménager les transitions entre l'un et l'autre des univers. On se confronte alors à des couleurs à ravir, dans un graphisme aussi enfantin que le ton général, naïf et touchant de bonté et de simplicité. A la fois dépouillé et précis, le coup de crayon a du caractère. Les couleurs, pour davantage en parler, sont magnifiques de justesse, conférant à chaque nouvel environnement une touche chatoyante ou macabre, et accompagnant donc à merveille ce conte dont la base est enfantine et le sujet profondément sérieux et adulte.

Pour effectuer un parallèle avec le monde des jeux vidéo, lui-même lié à l'univers des contes (pour enfants), illustrés ou non, l'univers graphique fait immanquablement penser à la poésie d'Ico, ses couleurs blafardes, mais aussi éclatantes, rayonnantes comme pour mieux effacer l'obscurité qui se cache dans le fond du postulat. Outre cette prouesse vidéoludique, les forêts, la nature et son placement vis-à-vis de la nature humaine, la perdant autant qu'elle s'y soumet, évoque The Path. Lui-même inspiré du conte du Petit Chaperon Rouge, il se proposait de faire vivre au joueur une expérience confondante de tristesse mais aussi de beauté, par ses touches sombres et mélancoliques qui parsemaient autant la forêt insurmontable défilant sous les yeux de notre avatar, que le chemin qui se dressait, à l'envi, devant son regard perdu, cherchant dans tous les recoins une issue possible. Foncièrement pessimiste, ce jeu reflète pourtant un univers que la bande-dessinée ci-présente représente lui-même.

Ce dernier est alors partagé entre les métaphores en tout sens, une poésie magistrale qui repose uniquement sur les solides épaules du petit Gavino devenu grand et une mise en abyme de l'histoire contée dans l'histoire par une fille au chevet de son défunt père. Une profusion d'éléments convergents, aux confluents des différents styles narratifs et fictionnels, qui offre au lecteur une escapade qui se transforme en véritable échappatoire du monde réel, pour peu que l'on se laisse happer par ce conte bercé par, vous l'aurez peut-être compris, l'inconsistance de l'homme face à la perspective de la mort, mais pas seulement. En effet, de nombreuses questions émergent aussi bien en parallèle, en gravitant autour de ce thème, tout en étant aussi vastes que la vie elle-même, qui n'apparaît paradoxalement au jeune Gavinot que trop courte. A vous d'explorer ces interrogations philosophiques, pour vous perdre dans les méandres de votre esprit que La Promise aura pris soin d'ensorceler et sonder pour vous y submerger définitivement.


Des Oiseaux, Des Mers (Ville Tietäväinen)

A l'image d'un film comme Irréversible, de feu Gaspar Noé, la bande dessinée dépaysante qui croise notre regard pour mieux l'aguicher construit sa narration à rebours. Cadencée comme une bombe à retardement, elle s'appuie sur un graphisme fin et une coloration sobre pour à la fois contribuer au réalisme et plonger le lecteur dans un univers exotique et surtout asiatique. Léché, il reflète la qualité des dialogues qui pour une fois ne font pas la part belle à un vocabulaire fleuri le plus souvent à déplorer en bande-dessinée.

Mature donc, l'intrigue est ficelée de manière à conter les tribulations (non, pas d'un chinois en Chine) de deux tourtereaux, passez-moi l'expression, qui doivent fatalement prendre en charge un nouvel arrivant au sein de la famille qu'ils forment désormais. Oui, une fois le nouveau-né parvenu, il faut bien compter pour trois, et ce n'est malheureusement pas pour le plus grand plaisir de la famille maternelle, conservatrice, qui les a au préalable contraints au mariage. Rabaissés à une existence prosaïque, ils mènent une vie morne dont le seul point de mire réside dans l'éducation de leur fils, jusqu'au jour où... Sans vous en dire plus et ainsi gâcher votre plaisir qui je l'espère saura être saisi, je peux retomber sur mes pattes et vous affirmer que cette succession de vignettes est autant un ravissement pour les yeux qu'un enrichissement personnel.

Contribuant à la réflexion sur le sujet pourtant maintes fois rabâché de la famille, Ville Tietäväinen ouvre grandes les perspectives d'interprétation d'une histoire qui au final, il faut bien l'avouer, ne brille pas par son rythme haletant. Là n'est pas la question, quoiqu'il en soit, et si l'originalité du scénario ne saute pas aux yeux, l'ambiance de confinement dans laquelle sont piégés ces jeunes loups suffit au maintien de la cohérence scénaristique. Perdus dans l'immensité de Hong-Kong et les turpitudes de l'autorité familiale, ces victimes du prédateur qu'est leur propre existence vivent - en conformité avec une mise en abyme à revers - leurs plus beaux jours au royaume des songes mélancoliques.

Un très beau voyage, assurément, dont la rigueur des traits et l'uniformité thématique des couleurs n'a d'égal que la profondeur psychologique d'âmes torturées que tout lecteur est à même de psychanalyser à l'envi.